Quand le bleuet américain fait rougir le bleuet québécois

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Par Eric Patenaude
Quand le bleuet américain fait rougir le bleuet québécois
D’après Jean-Claude Lefebvre

La saison des bleuets commence à peine et déjà la récolte estivale s’annonce abondante. Mais tout n’est pas bleu. Alors que des producteurs québécois tentent de faire leur place au soleil, des bleuets américains s’étalent dans des supermarchés au détriment de la baie du Québec. Faible marge de profit, incapacité à répondre aux exigences des grandes chaînes et le jeu de l’offre et de la demande. La distribution du petit fruit à grande échelle n’est pas simple pour les bleuetières d’ici. C’est «David contre Goliath» au dire de producteurs interviewés par GranbyExpress.com.

Producteur depuis 20 ans, Denis Baril, de la Bleuetière Le Versant Bleu, de Shefford, ne s’aventure pas dans le milieu des grandes chaînes. L’idée d’avoir à négocier avec des intermédiaires pour écouler sa production ne l’emballe pas.

«C’est du magasinage de prix d’un magasin à l’autre. Je pourrais leur en offrir, mais je n’y tiens pas», mentionne M. Baril. 

Qui dit grandes chaînes, dit grosse quantité à livrer sur une base régulière, grande superficie de production à gérer et recherche d’une main-d’œuvre agricole. Un défi à relever qui n’est toutefois pas à la portée de toutes les bleuetières, soutient le producteur sheffordois. «Si tu dois leur livrer 1000 livres par semaine, qu’est-ce que tu fais de ton autocueillette? Si tu n’as pas de fruits, les gens ne reviennent pas.»

D’après M. Baril, l’autocueillette se veut la meilleure avenue pour les producteurs de bleuets en Corymbe. «Les consommateurs n’ont pas à s’inquiéter. On a une belle qualité de fruit au Québec. Parfois des clients me disent…tes bleuets sont plus chers qu’à l’épicerie. À mon tour, je leur réponds…si tu veux manger des insecticides, c’est ton choix. Chez nous, c’est un produit local sans insecticides.»

Les Québécois sont friands de bleuets à l’année et pour suffire aux besoins, les grandes chaînes d’alimentation se tournent, entre autres, vers de gros producteurs des États-Unis. «Il y a 4% des bleuets consommés ici qui viennent du Québec. Le reste, ça vient d’ailleurs. On essaie de se battre pour changer ça. On voudrait bien que la clientèle demande les bleuets du Québec», déclare Jean-Claude Lefebvre, producteur de bleuets de Saint-Jean-sur-Richelieu et porte-parole de la Route Bleue.

Propriétaire d’une bleuetière de 2500 plants, M. Lefebvre avoue ne pas être en mesure de suivre la cadence de production de ses homologues américains. «Il n’y a pas un producteur québécois équipé pour satisfaire les besoins des Sobeys de ce monde», illustre-t-il.

Du côté de nos voisins du Sud, la récolte mécanisée leur permet d’inonder le marché de bleuets d’un océan à l’autre, et ce, à l’année. Difficile de concurrencer de gros joueurs et de plaire aux détaillants d’alimentation, estime M. Lefebvre.

«Les supermarchés reçoivent des bleuets du New Jersey cueillis à la machine qui se vendent au New Jersey à peu près au même prix qu’ici, mais qui se retrouvent en épicerie à 0,99$ la livre. À quelque part, il y a quelqu’un qui fait du dumping», affirme Jean-Claude Lefebvre.

À l’autocueillette, le bleuet se transigerait entre 2,50$ et 2,70$ la livre cette saison.

Quant à la Route Bleue, elle regroupe une cinquantaine de producteurs de bleuets en corymbe de la Montérégie, de l’Estrie et du Centre-du-Québec.

Lois du marché

Les consommateurs québécois exigent et les supermarchés répondent à leurs attentes à l’année. Une réalité à laquelle les producteurs de fruits et légumes de chez nous sont confrontés.

«On s’approvisionne chez des producteurs québécois, mais ça ne comble pas toute la demande. On a toujours des produits importés même quand c’est la saison des fraises, des framboises et des bleuets», indique Marie-Claude Bacon, directrice principale, service des affaires corporatives chez Metro.

Dans un secteur d’activités aussi compétitif qu’est l’alimentation, les effets des lois du marché de l’offre et de la demande se répercutent sur les prix des produits. «Les producteurs québécois ne peuvent pas nous les vendre (produits) au même prix que les producteurs américains. Leur volume de production n’est pas le même et ils (producteurs québécois) ne produisent pas autant dans une année. C’est certain qu’on aimerait en avoir le plus possible de produits québécois et on est intéressé à les vendre au meilleur prix possible», mentionne la porte-parole de Metro.

Outre le coût des produits, d’autres critères comme la qualité et la quantité incitent les géants de l’alimentation à regarder à l’extérieur de la province pour garnir leurs tablettes.

«Les fruits et les légumes, c’est une saison très courte. C’est sûr que l’on joue avec les températures. Est-ce qu’ils sont capables de nous livrer? Y’a-t-il eu du beau temps? Ce n’est pas un problème cette année, mais ce sont des critères auxquels nous devons faire face que ce soit pour des produits du Québec ou de l’étranger», déclare Anne-Hélène Lavoie, conseillère principale aux communications chez Sobeys (IGA).

Achetons local

Pour Maria Labrecque Duchesneau, de l’organisme Au cœur des familles agricoles, les grandes chaînes d’alimentation ne sont pas les seules à blâmer. Les consommateurs ont leur part de responsabilités dans le débat des produits d’ici conte ceux de l’extérieur.

«À quel moment le Québécois va-t-il mettre une priorité sur l’achat local? Acheter chez nous, ça fait vivre quelqu’un de chez nous. Mais c’est toujours le meilleur prix, le meilleur prix», confie Mme Labrecque Duchesneau.

«Je les comprends les grandes chaînes. Elles veulent des produits à l’année. Mais est-ce qu’on peut se donner un code de respect pour notre monde?», se demande la directrice générale de l’organisme Au cœur des familles agricoles.

Au dire de Mme Labrecque-Duchesneau, l’achat local rapproche les consommateurs de la terre et éduque les enfants. La solution pour renverser les habitudes des gens? «Ça prend une tablette de choix pour les produits québécois», suggère-t-elle

 

 

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