Celle qui ouvre son cœur en même temps que la porte

FAMILLE. La maison de Monique Goulet se fond dans le paysage de la rue Reynolds, à Granby. Si la résidence a des airs d’ordinaire, elle est pourtant bien loin de l’être. C’est de cette chaumière que de très nombreuses adolescentes ont littéralement pris leur envol. Leur direction? L’autonomie.

«Je les vois comme des petits oiseaux qui sont tombés en bas du nid et qui ont des morceaux cassés. Des fois, c’est juste une patte. D’autres fois, ce sont les pattes, le cou et même les ailes. Moi, j’essaie de leur permettre de s’envoler», image d’emblée Mme Goulet.

Celle qui fait office de famille d’accueil a recollé des centaines de pièces depuis ses débuts, en 1996. Pas moins de 62 filles de 12 à 18 ans se sont relayées dans les quatre chambres disponibles de la résidence. Les pensionnaires, portant parfois de lourds bagages et ayant dans plusieurs cas de vives blessures à panser, y sont restées de 30 jours, soit le temps d’une première évaluation par le réseau de la santé,  à… six ans. Des familles temporaires, de véritables microsociétés, se sont donc créées sous le toit de la propriétaire, au gré des arrivées et des départs.

Ouvrir sa porte… et son cœur

Ayant pour mission d’offrir à ses pensionnaires un lieu de vie sécuritaire et de veiller à ce qu’elles ne manquent de rien, la femme de 67 ans a toujours refusé de prendre la place de la mère que certaines n’ont pas eue ou n’ont plus. Pas question, non plus, qu’on l’appelle maman, ni même «Momo», précise-t-elle en riant. À l’inverse, elle n’a jamais cherché à faire de ces jeunes les enfants qu’elle n’a pas eus.

Qu’à cela ne tienne, c’est littéralement son quotidien et son cœur qu’elle entrouvre avec affection aux ados qu’elle héberge ; pas seulement sa porte. «Elles font partie de la famille et de ma vie, elles mangent à ma table et elles sont toujours invitées, peu importe où je vais, dans ma famille ou chez des amis», explique-t-elle.

Naturellement moins portée vers les jeunes enfants, la femme célibataire a choisi d’accueillir des adolescentes qui ne présentent pas de problèmes majeurs de délinquance. «Je travaille surtout avec des jeunes dont les parents sont en difficultés et qui ont de l’ouverture à transformer des choses dans leur vie. Chaque famille d’accueil a sa force», explique-t-elle.

Ne pouvant plus demeurer, pour diverses raisons, au sein de leur famille biologique, ce sont des êtres souvent dépassés qui se retrouvent sur le pas de sa porte. «Il y en a qui se dévalorisent beaucoup. Certaines ont l’impression qu’elles ne valent rien», ajoute Monique Goulet, qui s’évertue à les «raccrocher à la réalité».

Pour ce faire, elle leur offre un séjour synonyme de tremplin. Elle travaille avec elles à développer leur autonomie, question que les jeunes femmes soient parées à affronter leur imminente vie d’adulte et les responsabilités. Et quand elles quittent la maison d’accueil? «Je suis contente quand elles partent bien», répond simplement la dame, tout en douceur.

Les grandes joies

Si chaque relation diffère au même titre que les besoins des jeunes femmes qui viennent et repartent, Mme Goulet garde surtout en tête les fins heureuses. Elle raconte, tout sourire, qu’une de ces adolescentes est devenue comptable agréée, qu’une autre demeure maintenant à Drummondville, qu’une troisième a désormais deux enfants. Au total, elle est restée très proche d’une vingtaine de ses pensionnaires : elle les rencontre, leur parle au téléphone. «Je leur ai toujours dit que si elles voulaient garder un lien, que je leur avais donné mon cœur et que je ne le leur enlèverais pas. Même dans 30 ans, je vais me rappeler qu’elles sont passées chez moi», explique-t-elle.

Pour Monique Goulet, assister  à l’épanouissement et aux réussites de ces jeunes femmes est en quelque sorte la plus belle des récompenses. «Ce sont de grandes joies de voir que la motivation que je leur ai apportée a porté fruit et a fait en sorte que leur vie soit différente», précise-t-elle. Parfois, la différence ne tient que du geste spontané, posé sans qu’on le réalise, souligne Mme Goulet: «Quatre ans après son départ, il y en a une, par exemple, qui m’a dit que je lui avais sauvé la vie. Elle m’a dit qu’elle ne s’aimait pas et que moi, je lui avais montré qu’elle en valait la peine, qu’on pouvait l’aimer».

L’envers de la médaille

Mais tout n’est pas toujours aussi rose au royaume de la famille d’accueil, admet la Granbyenne. En entrevue avec le GranbyExpress, la sexagénaire avoue en avoir littéralement vu de toutes les couleurs. Composer avec des parents plongés dans des difficultés de toutes sortes n’est, entre autres, pas toujours évident. Pour le faire, il faut laisser les jugements de côté et s’armer de la plus grande ouverture qui soit. «J’ai eu des parents qui m’ont dit que j’avais volé leur enfant, que j’avais détruit leur vie. On a à peu près de tout», confie-t-elle, ajoutant toutefois qu’à l’inverse, d’autres lui envoient encore à ce jour des cartes à la fête des Mères pour la remercier d’avoir pris soin de leur progéniture.

Assise à la table de sa cuisine, celle qui œuvrait auparavant en relations d’aide puise les anecdotes de sa mémoire, où les relations plus difficiles (voire impossibles) et les affrontements côtoient les plus belles histoires. La travailleuse autonome raconte la fois où certaines adolescentes ont tenté de s’enfuir par la fenêtre de la salle de bain ou l’époque ou d’autres, confrontées à la tâche de laver la vaisselle, avaient plutôt préféré lancer les assiettes dans un arbuste.

De ces épisodes et des autres,  Monique Goulet ne conserve ni rancœur, ni rancune. La dame ne l’explique qu’avec quelques mots: «Ça prend beaucoup d’amour».