Le repère de Ricardo

PORTRAIT. Ricardo Robles s’est construit il y a presque six ans jour pour jour, avec Écolivres, un petit monde à son image. L’homme d’origine mexicaine a érigé, dans son petit local de la rue Principale, à Granby, «sa bibliothèque personnelle», où les livres sont tout… et partout! Rencontre avec un fou de littérature qui vend des bouquins usagés, mais transmet gratuitement sa passion.

Ricardo accueille le GranbyExpress par un jeudi pluvieux. Assis derrière le comptoir-caisse où s’empilent les bouquins, il porte, comme à l’habitude, son couvre-chef et le sourire qui ne semble jamais le quitter. Il discute avec la journaliste assise devant lui comme si elle était une vieille amie. L’accueil, c’est dans sa nature.

S’arrêtant en cours d’entrevue pour prendre les appels et accueillir ses clients, le libraire y va chaque fois d’un «Qu’est-ce que je voulais dire, déjà?» avant de poursuivre son récit. Ricardo a une mémoire impressionnante qui lui permet de retracer chaque titre sur les tablettes de son commerce et chaque événement qui a jalonné son parcours.

L’homme de 43 ans raconte sa rencontre avec  Maria Isabel (aujourd’hui sa femme) en 2002 au Honduras. Il se rappelle l’atterrissage en douceur qu’il a fait au Québec, une province qu’il a pu apprivoiser lors de deux longs séjours avant d’officiellement la choisir. Il explique que lui et son épouse ont finalement opté pour Granby,  en 2011, et relate de quelle façon il a eu la chance de réaliser son rêve de posséder sa propre librairie, l’année suivante.

Cette longue et trépidante histoire l’a menée dans sa deuxième maison, qu’il connaît comme le fond de sa poche. «Je n’ai pas fait le compte dernièrement, mais on doit avoir autour de 20 000 livres, plus le double en arrière, plus le sous-sol qui est plein, aussi», calcule-t-il, un peu découragé. Le commerçant explique en riant qu’il mène un combat perpétuel; celui de moins acheter de livres et de refuser des dons, ce qu’il trouve infiniment difficile. Alors les bibliothèques se sont multipliées au fil des ans.

Fou des livres

Celui qui apprécie particulièrement les romans est littéralement tombé dans la marmite littéraire à 11 ans avec Tom Sawyer. Depuis, les lectures n’ont fait que s’enchaîner. «Je ne peux pas me passer d’un livre. Si je ne sais pas quoi commencer quand j’en ai terminé un, je me sens comme en manque», confie-t-il.
Ricardo a d’ailleurs perfectionné le français qu’il a appris au Québec et dans une université mexicaine aux côtés de ses auteurs préférés. Dany Laferrière est en tête de liste de ses professeurs : pas parce qu’il est, lui aussi, immigrant, mais bien, plaide le libraire, parce que l’écrivain haïtien possède le don inné de rendre le banal extraordinaire.

Mais Laferrière n’a pas été le premier à lui dérouler le tapis rouge de la littérature de chez nous. Guidé par un ami, M. Robles est d’abord allé à sa rencontre avec Le Matou, signé Yves Beauchemin, puis avec Volkswagen Blues, de Jacques Poulin. Aujourd’hui, les rôles se sont substitués: c’est lui qui suggère des livres aux Québécois.

Il vend les siens à environ 50 % du prix de vente initial et se fait un point d’honneur de ne proposer que des exemplaires en bon état. L’entrepreneur possède aussi des œuvres rares qu’il conserve dans une belle armoire. Il guette également les titres que cherchent ses clients et qui sont tous notés dans un petit cahier. «Quand je le trouve, explique le passionné, je suis aussi content que si c’était un livre que je cherchais pour moi».

À la croisée des chemins

Si sa librairie de livres seconde main lui permet de payer les factures, le Granbyen d’adoption admet qu’elle lui permet davantage de survivre que de vivre. Il mène actuellement une réflexion qui, il l’espère, lui permettra de faire en sorte que les profits soient davantage au rendez-vous.

Le propriétaire songe, entre autres, à vendre sur Internet et aussi à ouvrir une deuxième succursale afin de doubler les revenus; il a les yeux rivés sur Magog. L’idée de se trouver un boulot à mi-temps est également dans la liste des possibilités.

Abdiquer n’est pas et ne sera jamais une option, c’est sa seule certitude. Car fermer son repère, ce serait mettre la clé dans la porte du quotidien qu’il a choisi. «C’est ici que je me sens heureux», explique avec simplicité Ricardo, qui espère avoir la chance de servir ses clients «au moins» jusqu’à sa retraite. «Après, on verra si mes enfants voudront prendre la relève», lance-t-il en s’esclaffant.